Quand les noms de lieux traversent la Manche

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14 septembre 2026

Les noms de lieux du Cross-Channel Geopark Transmanche peuvent nous en apprendre beaucoup sur les peuples, les langues et les paysages qui ont façonné les deux rives de la Manche.

Du Boulonnais aux Kent Downs, certains noms de lieux présentent des ressemblances étonnantes. En observant attentivement les villes, villages et sites emblématiques du Geopark, vous pourrez peut-être repérer des noms qui font écho à ceux que l’on retrouve de l’autre côté de la Manche.

Ces similitudes nous donnent de précieux indices sur les langues autrefois parlées dans la région et sur les populations qui ont façonné les territoires où elles se sont installées.

Des noms étonnamment proches

Les liens entre les deux rives de la Manche sont parfois particulièrement frappants.

Sangatte, par exemple, présente une forte ressemblance avec Sandgate, dans le Kent. Gris-Nez est souvent rapproché de Greatness, tandis que Pihem évoque Petham. 

Ces similitudes ne signifient pas nécessairement que ces lieux ont une origine commune. Elles témoignent plutôt de la présence de traces de vieil anglais dans les noms de lieux des deux côtés de la Manche.

Panneau Routier Sangatte @Maxime Bodhuin 53040077 @Alamy

Ce que les noms de lieux nous racontent

De nombreux noms de lieux renferment des éléments qui nous permettent de mieux comprendre la manière dont les populations décrivaient autrefois les endroits où elles vivaient.

Le suffixe -hem, ou -ham en Angleterre, désignait à l’origine un lieu d’habitation, un domaine ou une implantation humaine. On le retrouve notamment dans plusieurs communes françaises, comme Tournehem-sur-la-Hem et Bouvelinghem.

Autre terminaison récurrente :  -thun, que l’on retrouve dans des noms tels que Terlincthun, Todincthun et Verlincthun. Ce suffixe provient du vieil anglais tūn, qui désignait une ferme, un domaine ou une implantation. Il est apparenté au suffixe -ton de l’anglais moderne. On retrouve également ce même élément dans plusieurs noms de lieux du Kent, comme Doddington et Boughton Aluph.

© Copyright David Anstiss

Le suffixe -bourne, qui désigne un ruisseau ou un cours d’eau, apparaît lui aussi sur les deux rives de la Manche. Il relie notamment des noms de lieux comme Noirbernes, en France, à Northbourne, dans le Kent. Tous deux contiennent les éléments du vieil anglais north, qui signifie « nord », et burna, qui signifie « ruisseau », évoquant ainsi l’idée de « ruisseau du nord ».

L’une des caractéristiques les plus remarquables du Boulonnais réside dans l’utilisation du suffixe -thun, et plus particulièrement -incthun. Ces terminaisons sont propres à l’ancien comté de Boulogne et ne se retrouvent nulle part ailleurs sur le continent européen. Elles constituent ainsi un témoignage important de l’héritage anglo-saxon du Boulonnais.

Panneau Routier Terlincthun @Julie Reynaud Panneau Routier Noirbernes @Julie Reynaud

Des noms façonnés par la nature

Certains noms de lieux décrivent directement les paysages qui les entourent.

  • Welle fait référence à une source ou à un cours d’eau.
  • Thorne / Thournes évoque une végétation épineuse.
  • Ness / Nez désigne un promontoire côtier.

D’autres noms donnent plutôt des indications sur l’usage qui était autrefois fait des terres. Sombrethun, par exemple, est apparenté à Somerton, en Angleterre.

Le nom Somerton vient des mots du vieil anglais sumor, qui signifie « été », et tūn, qui désigne une ferme ou une implantation. Il peut donc être interprété comme « ferme d’été » ou « établissement d’été », faisant référence à un lieu utilisé de manière saisonnière pour accueillir les populations et leur bétail.

Une histoire qui s’écrit dans les deux sens

Les influences linguistiques et culturelles entre les deux rives de la Manche n’ont pas été à sens unique. Si le Boulonnais conserve des traces de l’influence anglo-saxonne, le Kent porte lui aussi l’empreinte de la langue et de la culture françaises, notamment à la suite de la conquête normande.

Après 1066, le français normand exerça une influence importante sur la propriété foncière, l’administration et les noms de lieux en Angleterre. Certaines de ces appellations sont encore présentes aujourd’hui dans les paysages du Kent.

Maison Dieu 1

Le français dans les paysages

Dans certains endroits, l’influence française est particulièrement évidente :

  • Capel-le-Ferne – le nom associe capelle, qui signifie « chapelle », et l’ancien français le ferne, qui désigne les « fougères ». Il peut ainsi être interprété comme « la chapelle au milieu des fougères ».
  • Maison Dieu, Dover – signifiant littéralement « Maison de Dieu », ce nom désigne un hôpital médiéval qui accueillait et soignait les pèlerins.
  • The Grange – issu de l’ancien français graunge, ce terme désignait une ferme ou un bâtiment agricole, souvent associé à un monastère.

Un lien toujours vivant

Ces liens ne se limitent pas au passé. Ils sont encore visibles aujourd’hui dans les paysages des deux côtés de la Manche.

Près de Chilham, le Domaine Evremond Vineyard, créé par Champagne Taittinger, illustre les liens à la fois culturels et géologiques qui unissent les deux rives de la Manche. Son paysage crayeux s’inscrit dans une même histoire géologique, qui s’étend du Kent jusqu’à la région de Champagne.

La prochaine fois que vous consulterez une carte du Cross-Channel Geopark Transmanche, prenez le temps d’observer les noms de lieux. Une appellation qui semble tout à fait ordinaire peut en réalité nous révéler beaucoup sur les paysages, les langues et les populations qui nous ont précédés.

Pour aller plus loin

Cette page a été réalisée grâce aux recherches approfondies de Jacques Mahieu, auteur de The Bunanshire, un ouvrage consacré à l’histoire et à l’origine des noms de villages du Cross-Channel Geopark Transmanche.

Né à Boulogne-sur-Mer dans l’immédiat après-guerre, Jacques Mahieu a grandi au milieu des traces encore visibles des bombardements. Son enfance, marquée par les ruines et la reconstruction, a éveillé très tôt son intérêt pour l’histoire. Cette curiosité s’est rapidement tournée vers les noms de lieux du Boulonnais. Enfant, il s’interrogeait déjà sur leur origine et leur signification. La découverte fortuite, dans une bibliothèque, d’un ancien ouvrage consacré à l’installation des Saxons dans la région s’est alors révélée déterminante.

Ce fut le point de départ d’une passion qui l’accompagnera toute sa vie pour la toponymie. Au fil des années, Mahieu a écrit plusieurs ouvrages consacrés aux noms de lieux médiévaux du Boulonnais et de la Côte d’Opale. Il a confronté ses recherches à celles portant sur la toponymie anglaise et mis au jour de nombreuses similitudes entre les deux rives de la Manche.

Ces travaux l’ont finalement conduit à écrire The Bunanshire, un terme qu’il a lui-même créé pour désigner un espace historique commun reliant le Boulonnais à certaines régions d’Angleterre. Ce nom fait référence à Boulogne, autrefois appelée « Bunan » en vieil anglais.

 

Photo credits: ©Alamy ©David Anstiss ©Maxime Bodhuin

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